Une exposition pour célébrer l’amour de l’Autre

Le Temps Par Eric Tariant Visible simultanément à Paris, à Marrakech et à Thessalonique, «Lieux saints partagés» invite à réfléchir à une cohabitation pacifiée des trois religions monothéistes. Les tensions entre les trois religions monothéistes ne sont pas une fatalité. L’hospitalité peut l’emporter sur l’hostilité comme en témoigne l’exposition Lieux saints partagés, à l’affiche simultanément à Paris, à Marrakech et à Thessalonique, avant de rejoindre New York en mars 2018. Dionigi Albera et Manoël Pénicaud, les commissaires de cette exposition polymorphe, évoquent quelques-uns de ces lieux de mixité confessionnelle et de coexistence pacifique situés en Europe et sur les deux rives de la Méditerranée. «Le Temps» : L’hospitalité incarnée, dans la première partie de l’exposition parisienne, par Abraham qui accueille spontanément trois visiteurs inconnus, sous la chênaie de Mambré, ne cons titue-t-elle pas le dénominateur commun de ces lieux saints partagés? Manoël Pénicaud: Cette xénophilie, cet amour de l’étranger, est effectivement un des fils rouges de l’exposition. On retrouve cet épisode décrivant Abraham offrant l’hospitalité à des étrangers dans la Bible – dans la Genèse – mais aussi dans le Coran, où il est mentionné à plusieurs reprises. Il y a là une invitation à l’accueil inconditionnel de l’étranger, voire de l’«autre religieux». Le paradoxe est que le site, situé à Hébron, où se dresse le caveau des Patriarches qui réunit les tombes d’Abraham et de ses descendants, est aujourd’hui l’un des lieux les plus clivants et les plus disputés de Terre sainte. La politique et la géopolitique ont bouleversé le paysage religieux et des frontières se sont érigées dans ce lieu désormais divisé, une partie réservée aux juifs et une autre aux musulmans dans un climat de tension permanente. L’hostilité, qui est le revers de l’hospitalité, l’emporte ici. L’autre devient l’ennemi. En caricaturant, certains choisissent une position d’ouverture et d’hospitalité à la façon d’Abraham. Et c’est ainsi que se comportent, aujourd’hui, de nombreux responsables qui administrent les lieux saints. Certains vont réagir avec hostilité en élevant des murs et en excluant l’autre. On observe cette concurrence, voire dérive, à Jérusalem au mont du Temple/esplanade des Mosquées, qui est un lieu saturé de sens où les convoitises et les revendications font que le dialogue n’est plus possible. Les situations d’hostilité sont, malheureusement aujourd’hui, bien plus nombreuses. Ce qui n’était pas le cas dans le temps. L’Empire ottoman s’est longtemps montré particulièrement ouvert, inclusif envers les minorités religieuses qui avaient un statut particulier de personnes protégées, avec des devoirs et des droits, notamment la liberté de culte. Mais, à partir du XIXe et surtout du XXe siècle, la montée des nationalismes et la multiplication des crises à la suite de la création de l’Etat d’Israël, ont entraîné une coagulation des nationalismes et les phénomènes de porosité interreligieuse sont devenus de plus en plus rares, voire impossibles. “Pendant des siècles, en Orient, dans les Balkans ou au Maghreb, il y a eu des relations de voisinage et d’échanges entre des minorités qui ne jouissaient pourtant pas des mêmes droits.” – Manoël Pénicaud Quel lieu saint partagé témoigne, à vos yeux, de l’expérience la plus éclatante de mixité confessionnelle et de coexistence pacifique? Dionigi Albera: C’est sans aucun doute le pèlerinage au monastère grec orthodoxe de Saint-Georges, situé sur l’île de Büyükada au large d’Istanbul, en mer de Marmara. Celui-ci est visité, chaque 23 avril, par des dizaines de milliers de musulmans qui viennent y faire des vœux. C’est l’efficacité rituelle qui sert de moteur à ces élans et qui fait que les gens franchissent la frontière religieuse pour faire une demande, combler une attente ou satisfaire un désir. Le phénomène prend de l’ampleur bien que la situation devienne de plus en plus délétère en Turquie, tant d’un point de vue politique que religieux avec un raidissement islamiste et des attentats qui se multiplient. Tous ces lieux dérangent les pouvoirs, les institutions religieuses et les fondamentalistes qui les considèrent comme impurs et les condamnent catégoriquement. Que viennent chercher ces pèlerins musulmans au monastère grec orthodoxe de l’île de Büyükada ou ceux qui fréquentent la synagogue du mont Carmel, au-dessus de la ville de Haïfa, en Israël? M.P.: Ils sont attirés par une figure sainte, comme le prophète Elie ou saint Georges par exemple, dont ils partagent les croyances ou qui font partie de leur «panthéon». Mais ce sont aussi les lieux saints, en eux-mêmes, qu’ils recherchent. Ces lieux sont censés receler une forme de puissance sacrée – plus forte que celle des lieux de culte – car ils sont habités par une figure, par une grâce ou un rayonnement qui font que les vœux peuvent y être plus facilement exaucés. Les pèlerins viennent, avant tout, rechercher une guérison, d’un enfant ou d’un parent, ou pour tenter de se défaire d’un mauvais sort. Ils peuvent aussi avoir des attentes très pragmatiques comme celles de réussir un examen, de trouver un travail ou de se marier. Quand une efficacité rituelle est constatée dans un lieu quelle que soit son étiquette religieuse, ces fidèles osent traverser la frontière religieuse, sans jamais, pour autant, se convertir ou changer d’affiliation. “On ignore souvent que Marie représente pour les musulmans, avec la fille du Prophète, l’un des modèles de perfection féminine et maternelle.” – Dionigi Albera Qu’est-ce qui rend possible la coexistence et les échanges entre fidèles des trois monothéismes? M.P.: Il n’y a pas de recettes toutes faites! Le bon voisinage est sans doute une condition essentielle. Quand les communautés vivent en bonne intelligence et à proximité dans la durée, les conditions de coexistence émergent, car les interactions sont possibles. Si le communautarisme est tel que l’on vit dans la peur de l’autre, ces rapprochements deviennent alors impossibles. Pendant des siècles, en Orient, dans les Balkans ou au Maghreb, il y a eu des relations de voisinage et d’échanges entre des minorités qui ne jouissaient pourtant pas des mêmes droits. Dans le souk d’Essaouira au Maroc, par exemple, les femmes juives et musulmanes se côtoyaient au quotidien et échangeaient leurs conseils concernant une attente précise, en allant visiter tel