Interview avec Khaled Bentounes La quintessence du message religieux est d’inviter l’homme au bel agir.

Mémoria Par Leïla Boukli Mémoria : Cheikh Bentounes, être désigné guide spirituel d’une confrérie soufie à seulement 26 ans est un sacré défi que vous avez finalement relevé. Le choix a-t-il été difficile ? Cheikh Bentounes : Avec le recul, soit plus de quarante ans après et si on croit que le destin a son mot à dire dans l’itinéraire et le rôle de chacun d’entre nous dans ce monde éphémère, alors oui, ce choix a été difficile. Il le reste d’ailleurs pour moi jusqu’à maintenant si on considère les défis, l’ampleur de la tâche pour transmettre et préserver un enseignement spirituel vivant, pour donner un message d’espoir aux générations à venir, face à la crise profonde que traverse l’Islam aujourd’hui, dans ce monde en pleine mutation. Mémoria : Quelle est l’audience actuelle de la Alawiya en Algérie ? Cheikh Bentounès : Comme vous le savez, le rayonnement de la Tariqa Alawiya, dès les années 1920, a touché de nombreux pays du Maghreb, du Mashrek. Elle a été une des premières Tariqa présente en Europe. Le Cheikh al-Alawi était présent à l’inauguration de la grande mosquée de Paris en juillet 1926. Quant à son audience dans notre pays, je pense, et l’actualité le confirme, qu’elle demeure un lieu de préservation de notre culture, un lieu de rencontre et de ressourcement pour de nombreux algériens des milieux intellectuels, politiques, religieux ou artistiques, dépassant ainsi le cadre traditionnel restreint des disciples. Mémoria : Peut-on dire que les zaouïas, les marabouts, longtemps décriés puis réhabilités par le Président de la République Abdelaziz Bouteflika, se sont quelques peu éclipsés de la scène en Algérie ? Cheikh Bentounes : Tout au long de l’histoire de notre pays, les zaouïas ont joué un rôle important dans l’identité, le lien social et la préservation de l’enseignement traditionnel Islamique. C’est dans ces lieux que la résistance est née et qu’un esprit chevaleresque a été cultivé, celui des hommes et des femmes qui ont lutté contre l’emprise coloniale à l’instar de l’Emir Abd el Kader, El Mokrani, Boubaghla, la révolte kabyle des Rahmania conduite par une femme, Lalla Fatma N’Soumer, la lutte des Ouled sidi Cheikh et jusqu’aux mouvements qui ont conduit à la libération de l’Algérie. Je dois dire que cette force morale représentée par ces hommes et femmes pieux ainsi que l’enseignement qu’ils prodiguaient dans ces zaouïas furent peu à peu affaiblis. Nous devons reconnaître que l’idée même du maraboutisme a été dénaturée. Cela est dû à la dégradation de la société algérienne dans son ensemble, et les effets de cette déstructuration se font sentir encore aujourd’hui. Le déracinement, l’ignorance, la paupérisation et la perte des valeurs essentielles ont éloigné de plus en plus les Algériens de leurs racines. La culture ancestrale qui formait le soubassement sur lequel reposait l’édifice social, qui lui donnait son identité et sa pérennité, en réduisant les antagonismes et les affrontements, en réunissant le peuple et son élite dans un cadre cohérent et harmonieux, a été progressivement marginalisée. Quant aux événements de la décennie noire qu’a connue notre pays, il faut reconnaître que le rôle des zaouïas dans la sauvegarde de l’unité nationale et de la préservation d’un Islam d’ouverture, de tolérance et de réconciliation est indéniable. Chaque zaouïa, à sa façon et selon ses moyens, préserve et perpétue cet état d’esprit. Quant aux autorités et notamment Monsieur le Président de la République, elles ont compris que les zaouïas avec leurs écoles coraniques accueillent différentes catégories de la population du pays et constituent d’importantes plateformes de dissémination des idées et conceptions positives et constructives de l’Islam modéré ainsi que des remparts contre l’extrémisme violent et la radicalisation. Mémoria : Dans quelle mesure l’éducation soufie peut contribuer à aider l’Humanité à traverser ses crises ? Cheikh Bentounes : Nous sommes là au cœur du problème qui agite le monde et particulièrement la Oumma Islamique. Le soufisme, de tous temps, durant toute l’histoire du monde musulman et notamment dans les moments de crise, l’invasion des mongols, les croisades, l’expansion de l’Islam en Asie et en Afrique, la brillante civilisation moghole, la colonisation, etc., a été un facteur de recours pour préserver le message spirituel et universel de l’Islam muhammadien. Entre les débats d’idées et d’écoles qui naquirent durant ces quinze siècles, il n’a cessé de rappeler à travers les écrits et l’enseignement de ses maîtres, le cœur du message prophétique, la fraternité humaine, le respect de l’autre et la sacralité de la vie. Ce qui veut dire que la religion est avant tout le moyen d’éduquer et d’éveiller la conscience humaine au rapport et au comportement qui caractérisent nos relations à l’autre, à soi et au tout autre, le pin, et que la quintessence du message religieux n’est pas de suivre aveuglément des préceptes ou des dogmes mais d’inviter l’homme au bel agir. Ce que l’Islam défini par l’état de Ihsan. En effet si l’Islam est la loi qui gère nos liens dans la cité, si la foi (Iman) est une conviction personnelle, profonde et intérieure qui ne peut être jugée par autrui, l’Ihsan en est l’aboutissement par nos comportements, nos actions et la transformation de notre vision du monde, nous conduisant ainsi à la paix intérieure pour soi et à la reconnaissance de l’autre comme une créature voulue et désirée par Lui (Dieu). Cette éducation aux nobles valeurs universelles nous invite à la réconciliation avec nous-même et toute la famille humaine, à la justice, à l’égalité et à la dignité de la personne humaine. Elle se résume par ce hadith :« Nul n’est croyant s’il n’aime pour son frère ce qu’il aime pour lui-même ». Le frère ici se comprend comme tout descendant d’Adam car le Prophète (ssp) précise : « Vous êtes tous d’Adam et Adam est de terre ». Mémoria : Le soufi n’a pas vocation de se montrer, mais les temps ont changé, il doit le faire pour relever, face au nihilisme jihadiste, qu’il y a un autre Islam qui respecte la vie et le bien ? Cheikh Bentounes